Le Sang dans le Creuset
Le lourd secret que partagent les cartésiens de l'Occulte ne se crie pas en chœur ; il s'exprime dans le sang et les pleurs. Seul celui qui écoute et entend — au cœur du vacarme écrasant des échecs cuisants, des cahots constants et des échos en résultant — le hurlement silencieux que sont les larmes de l'âme, qui s'écoulent par vagues successives, s'engouffrant dans l'abîme aux couleurs calmes... Discrètement meurtri par l'horreur d'être incarné dans une coquille solitaire, sale et collante, suintante, assailli de spasmes, tressaillant par soubresauts, parcouru de frissons, en une houle inexorable qui dépose, par cycles incessants, une écume poisseuse d'humeurs odorantes et exsudant des miasmes exécrables.
Il est constamment envahi du dégoût que lui provoquent les gargouillis internes — ressentis avant même de les entendre — et doublement frappé d'un rejet viscéral de son propre corps car celui-ci le coupe de ses adelphes (consœurs et confrères ; quoi qu'il en soit, conjoints gémellaires) de part cette muraille irréfragable, ce cachot inextricable : la chair qui l'isole.
Cisaillé de douleur, il s'ancre au présent, se projette en chaque instant, creusant encore et encore les questions qui l'accablent. Il se sent écrasé entre les rouleaux compresseurs que sont ses Pulsions primaires, broyeuses de pensées et de Raison... avant d'être fauché par les lames de fond sournoises et vicieuses de ses Désirs, lesquels sont soutenus par l'Espoir et quelques heureux souvenirs.
Engoncé, englué dans ce maëlstrom de sensations et d'émotions incontrôlables, il accuse injustement son reflet, aussi longtemps qu'il endure le calvaire de l'éveil, puis s'écroule, épuisé, se vidant de ses jus, se répandant par abandon, à bout de force. Il s'observe, misérable, entrain de s'éteindre ; constate ses souvenirs s'effaçant un à un...
Il tente, vainement, de retenir les derniers brins d'une mémoire en bout de course, qui s'effiloche.
Elle ne laisse en définitive plus rien qu'un regret.
Ou pire : un remord...
...une question subsiste : à quoi ça rime ?
Pourquoi s'être infligé toutes ces tortures, tout ce temps, une telle éternité...?
Puis, dans un sursaut d'orgueil, une volte d'hybris, il puise dans la panique des derniers instants l'ultime force de se redresser, l'énergie de résister, face à lui et son malaise.
L'esprit est supérieur à la matière !
Comment cela se peut-il ?
Parce qu'il l'a décrété ainsi !
Il s'ancre, s'enracine intimement dans ce corps qu'il conchiait jusqu'ici.
Ces muscles endoloris,
Ces membres courbaturés,
Ces organes ratatinés,
Ces poils,
Ces cals,
Ces fumets nauséabonds et ces démangeaisons !
Tous ces immondices seront les marches dont il se servira pour aller cueillir la réponse. De formidables fondations ; les meilleures, même !
Puisqu'il faut répondre à la question : "À quoi bon ?"
D'abord il faut être ! Alors, soyons.
Puisqu'il faut agir, faisons !
Puisqu'il faut percevoir, éprouvons !
Et, tant qu'à vivre, autant présenter juste ; alors, avançons, projetons la plus pure volition dans toutes les directions, si puissamment que Chronos lui-même en perdra son Latin.
C'est certain, nous avons courtisé le Néant ; nous avons flirté avec l'annihilation volontaire, croisé le regard de l'abîme, et choisi de creuser plus profond. Et alors que nous offrions notre pleine attention à l'Absence de nous, nous avons concentré notre puissance sur nous, en nous. Nous y avons sondé l'absence de Sens : l'Absurde.
Et l'Absurde n'était pas suffisant pour nous pousser à l'effacement !
Nous nous sommes fractionné, tout au plus ; ce qui, au contraire de nous nier, nous a multiplié. Cette découpe, indéniablement, a pour mécanisme principal l'oubli, tel que décrit par Nietzche, l'oubli de soi, le déni sidéré ; ce n'est en rien la plénitude ataraxique que fantasment les stoïciens et autres bouddhistes, cette mansuétude universelle, cette infinie tristesse.
Non, c'est plutôt une sorte de choix responsable : se découper... assumer l'ennui décuplé. Son souhait ? Être tout, sauf un Porc Satisfait.
Nous deviendrons plutôt un Socrate accompli, même si l'on devait courber l'échine sous la masse écrasante de la croix que nous nous auto-assignerions.
Afin de nous rassurer, de nous corriger, de nous entretenir, il a été décidé, nous avons courageusement décrété que la sentience idiosyncrasique, ce rocher de souffrance, ce pic, ce cap, cette presqu'île de souffrance sans sursis... cela est, sans aucune hésitation, le sacerdoce cardinal que nous avons choisi.
À chacune de nos répétitions, en une boucle infinie, un effort constamment inutile, sans récompense, et sans syncope ! Avec pour seul réconfort : le futile extase de rejouer sans cesse, sans répit, l'acre croisade de soi contre soi ; de dessiner soi-même son destin, s'il en est ; d'écrire son histoire, sans carte ni trésor, Sisyphe le Salmidanach, excité mais serein, épris de sa prison, arrogant et inspirant, jamais insipide, arrachant fièrement à lui-même la solution d'un problème qu'il passe sa vie à dissimuler à ses propres yeux tristes de miséreux :
Si la pulsion qui l'a conservé jusqu'ici est incompréhensible à la raison ; si la passion qui concentre en ses tripes toutes les crises dont il fait l'expérience... c'est parce que l'Existence, en soi, est absurde ! Se torturer, à rechercher du Sens, le chercher hors de soi... c'est s'échiner à se décevoir sans arrêt, Masochiste éroticisant la pensée suicidaire, afin tout simplement de satisfaire ses penchants autodestructeurs... quelle ridicule occupation, quand nous pourrions être omniprésent, omnipotent, omniscient ! Quelle risible perte d'énergie dissipée, dilapidée, à chouiner en soi, par soi, pour soi, de soi, à soi !
Combien de secondes écoulées sans avoir expérimenté, sû, ressenti, choisi ? Voulions-nous être assisté ? Aiguillé ? Commandé ? Dirigé ? Maîtrisé ? Croyions-nous qu'il nous suffirait de crier "AÏEUH !" pour qu'on nous décrive, correctement et avec précision, en détail, le schéma de l'Univers ? Qu'il nous serait fourni, simplement, les raisons intrinsèques et exogènes de toute chose ?
Le seul obstacle sur la voie, c'est à dire, en fait, la seule chose qui compose la seule voie (et il suffit d'un seul pas pour avancer), c'est d'embrasser l'Absurde.
L'Absurde est la cage.
L'Absurde est la Serrure.
Et l'Absurde est la clef.
Ne jamais oublier, cependant : toute clef est une prison en soi.
La Plume s'est déliée, elle court sur le papier, elle a la solution mais ne veut la donner.
Ce spicilège en est un fin témoignage.
Il n'existe ni cause, ni conséquence.
Ni création, ni destruction.
Ni Douceur, ni Violence.
Rien n'existe, en ce sens que rien ne se dresse fièrement, contre l'opposé, face à l'opposé, et malgré l'opposé !
Car, si nul n'est présent pour le percevoir, le sentir, l'éprouver, le constater... in fine & in extenso, pour décider de croire, rien n'est.
Il est courant de prendre pour exemple le cas éculé du chêne (ou du conifère) qui, au creux de la clairière la plus obscure, la plus cachée, la plus secrète d'une profonde forêt vierge et inexplorée, s'écrase d'un coup ; en ce lieu reculé, vierge de toute interaction avec une quelconque conscience sentiente, vallon de verdure désert, aucune oreille n'est visible, nul n'est présent à proximité. L'épaisse couverture de mousse et d'humus qui tapisse l'épicentre de notre histoire émousse la moindre vibration, comme l'asthme qui atténue le souffle ; les feuilles charnues et les fleurs chatoyantes masquent le moindre mouvement, empêchant même le vent de venir visiter ce charmant vieux tronc, si bien que l'air reste en place, imperturbé, même au plus près — à quelques enjambées — du colosse entrain de se briser, qui en un éclair, a chu.
Il est tombé.
Toute chose, autour du défunt, reste immobile, impassible.
Les feuilles de fougère, passives, n'ont même pas frémi.
En bref, la scène (que nous avons ici, semble-t-il, bien assez détaillée, avec une précision ciselée) est assez simple pour permettre à n'importe quel quidam, même un peu limité, même vraiment simplet — à condition qu'il soit correctement disposé à s'y intéresser, au moins par politesse, et dignement composé d'une cervelle en état de fonctionner — de se l'imaginer, et qu'il sache suspendre son incrédulité pour se projeter, par pensée, vierge de tout préjugé, en l'endroit sus-décrit, durant l'instant fatidique du décès de l'infortuné sénior de cellulose alors qu'il s'éclate d'une traite, sans souplesse (c'est la sénescence sénile qui l'a solidifié ainsi) contre un sol qui pourtant a toutes les qualités qu'on exigerait d'un tapis de gymnastique : douceur et élasticité sans équivoque.
CRAAACK-BLOAMPF-OUMPF
Ceci pourrait bien être l'onomatopée appropriée... si l'on pouvait, présomptueusement, se permettre d'apposer une sorte de prononciation, une tentative d'imitation, simple supposition ; et pourtant, on peut aussi affirmer que cette situation est caractérisée par son absence de bruit.
Circonspect ? Et pourtant, si l'on a pris plaisir à déblatérer copieusement sur le sujet, il n'en est pas moins vrai que cet arbre... n'existe tout simplement pas. Magritte serait fier de nous : s'il est déjà discutable qu'un arbre qui tombe fasse du bruit lorsque nul n'est là pour l'entendre, une description d'arbre qui tombe n'en fait pas beaucoup plus.
Calembredaines ! Foutaises ! Vous l'avez pourtant entendu. Dans votre esprit !
Alors... suffit-il d'y croire pour qu'il existe ? Si l'Esprit a le dessus sur la matière, la Foi pourrait-elle avoir le dessus sur les perceptions ?
Allons le demander au Chaos.
L'occulte secret que nul ne crie
L'encre est de sang
La carte est inscrite d'ocre et de craie
Couleurs accordées créant l'Art
Corps insécable incarné en horcruxe
Car tout ce qui est écrit sans oracle
S'écarte des savoirs sacrés